Laurent Albaret



Jeanne d'Arc, sous prétexte d’hérésie...

Le 23 mai 1430, Jeanne d’Arc, qui a libéré Orléans en mai 1429 et fait sacrer Charles VII roi de France à Reims en juillet de la même année, est faite prisonnière par les troupes bourguignonnes, alliées des anglais, en défendant la ville de Compiègne assiégée. Confiée à Jean de Luxembourg, vassal du duc de Bourgogne, elle est transférée à Rouen puis, à la suite d’un marchandage des plus classiques, remise à Jean, duc de Bedfort et régent du royaume de France pour Henri VI, contre la somme de 10.000 livres. Enfermée le 24 décembre dans les prisons de la résidence rouennaise du gouverneur anglais, le comte de Warwick, Jeanne revendique son statut de prisonnière de guerre. La volonté des anglais semble être toute autre. Leur intérêt est de faire condamner Jeanne pour hérésie dans le cadre d’un procès d’Église. Cette condamnation mettrait ainsi en avant aux yeux de tous l’illégitimité du roi de France, Charles VII, couronné et conseillé par une hérétique notoire, offrant par delà la couronne de France au roi anglais Henri VI. Cette position a le soutien des clercs de l’Université de Paris, certes favorables aux anglais, mais qui s’inquiètent du charisme de cette femme et soupçonnent l’hérésie chez Jeanne, celle-ci clamant sans cesse que ce sont des voix surnaturelles qui la guident et prétendant que la Toute-Puissance de Dieu est du côté du roi Charles VII.

Le procès d’Inquisition est donc décidé. Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, conseiller d’Henri VI et créature des anglo-bourguignons - réfugié à Rouen car sa ville est tenue par les partisans de Charles VII -, est désigné comme le grand ordonnateur de ce procès, Jeanne ayant été capturée sur ses terres. Pour ce fait, il reçoit une délégation de territoire pour mener le procès à Rouen. Le juge chargé d’instruire, Jean d’Estivet, est assisté d’un tribunal d’une quarantaine de membres, dont le vicaire général de l’inquisiteur de France, Jean Le Maistre, qui est théoriquement chargé de mener le procès conjointement avec l’évêque Cauchon.

Les débats commencent le 9 janvier 1431. Loin d’une justice expéditive et bâclée, les interrogatoires sont menés selon les règles de procédure qu’impose le droit canonique lorsqu’il s’agit d’hérésie. La notoriété des crimes de Jeanne est mise en avant - hérésie, rébellion, usage contre nature de vêtements masculins - puis cette dernière est interrogée pour confirmer ce que l’enquête a fait connaître, afin de montrer à tous son inspiration par le diable. Cette enquête avait cependant mal débuté, ne remettant pas en cause ni sa virginité ni sa bonne morale après des recherches faites dans son pays natal. Les interrogatoires de Jeanne apportent cependant des éléments satisfaisants pour que l’on puisse déclarer cette dernière « sorcière ou lectrice de sorts, devineresse, fausse prophétesse, invocatrice et conjuratrice de malins esprits, superstitieuse, impliquée et appliquée aux arts magiques, mal pensante et, au sujet de notre foi catholique, schismatique, doutant et égarée […], blasphématrice envers Dieu et ses saints, scandaleuse, séditieuse, troublant et empêchant la paix, excitant aux guerres, cruellement altérée de sang humain et incitant à le répandre, ayant complètement abandonné et sans honte la décence et la réserve de son sexe, prenant sans pudeur l’habit infâme et l’état des hommes d’armes ». Tel est l’acte d’accusation rédigé le 28 mars 1431, acte comprenant soixante-douze articles, qui seront tous réfutés par Jeanne. Les semaines suivantes sont dès lors consacrées à des consultations de clercs et de théologiens, à Rouen et à Paris, afin de mettre au clair les crimes dans cette affaire de foi. Jeanne, qui refuse toujours d’avouer ses fautes, est menacée de la torture, en vain. Mais le 24 mai, elle cède devant la pression. Une prédication publique est organisée au cimetière Saint-Ouen de Rouen, suivi d’une abjuration publique de la Pucelle. Les anglais semblent peu satisfaits ; Jeanne, qui a accepté de reprendre ses habits féminins, n’est condamnée qu’à la prison.

Le 28 mai, emprisonnée dans les geôles anglaises, ne trouvant à son réveil que des vêtements d’homme à sa disposition et qu’elle revêt, Jeanne est de nouveau interrogée par ses juges et revient sur ses déclarations. Condamnée comme relapse le 29 mai, elle est remise au bras séculier. Le 30 mai 1431, en présence de Pierre Cauchon, Jeanne est brûlée sur la place du Vieux-Marché de Rouen. Les anglais ont quant à eux atteint provisoirement leur but, semer le trouble dans les rangs de Charles VII. En 1456, le roi de France reprendra l’avantage par un procès en nullité de la condamnation de Jeanne, procès qui réhabilite la légitimité du pouvoir royal et le respect de sa propre majesté, faisant peu de cas de la Pucelle. Entre temps, le 7 juillet de la même année, lors de la dernière séance du procès en nullité à l’archevêché de Rouen, un des cinq exemplaires des actes du procès dirigé par Pierre Cauchon sera symboliquement lacéré.


Photographie d'entrée. Miniature anonyme, XVe siècle (© Bnf, DR)